Brésil 1970 : la sélection qui a « offert » une Coupe du Monde à la dictature

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1970, l'année où la dictature a dominé le football brésilien

Il y a un peu de plus de cinquante ans de cela, la démonstration du Brésil lors de la Coupe du Monde 1970 a consacré la marque universelle du pays du football, mais, dans le même temps, l’une des équipes nationales les plus séduisantes de tous les temps a également contribué à la normalisation de la période la plus répressive et sanguinaire de la dictature militaire.

À cette époque, le football et la politique étaient étroitement liés. Lorsque le général Emílio Garrastazu Médici arrive au pouvoir en octobre 1969, l’équipe nationale est dirigée par le journaliste et militant communiste João Saldanha. Deux mois avant la Coupe du Monde, cependant, il est démis de ses fonctions, et accuse le gouvernement d’avoir demandé sa tête en raison de ses prises de position contre le régime militaire. « Il était difficile de tolérer qu’un type ayant une longue trajectoire dans le Parti communiste brésilien gagne en force, sous leur joue« , justifiera Saldanha.

Voici l’histoire de la sélection qui a fait le jeu de la dictature en lui « offrant » une Coupe du Monde.

1970, l’année où la dictature a dominé le football brésilien

Le président Emílio Garrastazu Médici (1969-1974)
Le président Emílio Garrastazu Médici (1969-1974)

Nous sommes en 1970 et la dictature militaire, imposée après le coup d’État du 31 mars 1964, arrivait à son apogée sous le commandement d’Emílio Médici. Les mesures économiques prises par les militaires sont efficaces et le PIB augmente de 9% par an, caractérisant la période de croissance du pays qui sera connue sous le nom de « miracle économique ». De plus, nous sommes en période de Coupe du Monde, le seul moment où, théoriquement, tous les Brésiliens se rallient à une seule cause : soutenir la seleção nationale dans sa quête du titre mondial.

Il est vrai que toutes les Coupes du monde sont des événements historiques qui marquent le sport, mais celle-ci allait être différente. Pour la première fois, le championnat allait être diffusé en couleur à la télévision. En outre, la Fifa allait présenter sa toute dernière invention en matière d’arbitrage : les cartons jaunes et rouges. Tout le monde était euphorique de voir la Seleção briller sur les pelouses mexicaines.

La conjoncture était favorable à Médici pour promouvoir son gouvernement. La campagne « Noventa Milhões em Ação » (Quatre-vingt-dix millions en action) est lancée et les médias sont bombardés de propagande et de chansons ufanistes qui exaltent l’unité du peuple brésilien et le patriotisme. Le régime a tourné le regard de la population vers le football, car le succès de l’équipe nationale brésilienne serait aussi le succès de la dictature. Cependant, alors que le « président » encourageait les Brésiliens à peindre les rues en vert et en jaune, les militaires repeignaient les prisons avec le sang des opposants.

Un communiste à la tête de l’équipe

On se rapprochait de la Coupe du Monde et la Seleção était prête. Pelé, Tostão, Gerson, Piazza et Rivellino faisaient partie de cette équipe connue sous le nom d' »Esquadrão » (Escadron), considérée par beaucoup comme la meilleure équipe que le Brésil ait jamais eue. Chaque bateau a besoin d’un capitaine, chaque orchestre d’un chef d’orchestre et chaque équipe d’un entraîneur. Le Brésil avait le sien, et il s’appelait João Saldanha.

João Saldanha, l'entraîneur qui a qualifié le Brésil pour la Coupe du Monde 1970
João Saldanha, l’entraîneur qui a qualifié le Brésil pour la Coupe du Monde 1970.

Né dans le Rio Grande do Sul, l’ex-joueur de Botafogo, diplômé en droit et en journalisme, Saldanha a été annoncé par la CBD (Confédération Brésilienne de Sport) comme le nouvel entraîneur de l’équipe nationale en 1969. Cependant, le passé du nouveau sélectionneur interloquait la presse et faisait que l’on remette en cause son recrutement. En effet, João Saldanha était un membre militant du PCB. De plus, l’entraîneur était un ami personnel de Carlos Marighella, fondateur de l’Ação Libertadora Nacional et l’un des leaders de la lutte armée contre la dictature. Le guérillero avait été assassiné cette année-là par la dictature militaire.

Comment ce régime d’extrême droite a-t-il permis à un communiste d’être à la tête du plus grand symbole national de l’époque ? Selon le président de la CBD de l’époque, João Havelange, la justification était la suivante : l’équipe de 1966 ayant été sévèrement critiquée par les journalistes, la Confédération pensait qu’en plaçant un représentant de la presse à la tête de l’équipe, cela atténuerait la désapprobation des médias. Saldanha, qui avait travaillé à Placar (un magazine sportif brésilien) et s’était fait un nom à Botafogo, était l’homme idéal pour le poste.

En tout cas, l’entraîneur a fait un travail incroyable lors des Eliminatoires pour la Coupe du Monde. La Seleção s’est tranquillement qualifiée grâce à une très belle campagne, et l’équipe a gagné le surnom de « As feras do Saldanha » (les fauves de Saldanha). Grâce à son travail, l’équipe nationale brésilienne a retrouvé l’estime et la confiance des supporters, perdues après la mauvaise performance de 1966.

La Sélection brésilienne lors des Eliminatoires pour la Coupe du Monde 1970.
La Sélection brésilienne lors des Eliminatoires pour la Coupe du Monde 1970.

Tout se passait bien et le Brésil arrivait fort pour le Mondial, mais, deux mois avant le début de la compétition, il y a eu un désaccord entre l’entraîneur et le régime militaire. Médici voulait que Saldanha convoque Dadá Maravilha, de l’Atlético Mineiro, mais l’entraîneur n’aimait pas le football de l’attaquant.

João Saldanha n’a pas du tout apprécié cette exigence du « président » et a immédiatement déclaré : « Il (Médici) convoque les ministères. Je convoque l’équipe nationale« . Cette même semaine, juste avant le début de la compétition, Saldanha est remplacé par Zagallo, qui a conduit la Seleção à son troisième sacre en Coupe du Monde.

Comme Saldanha l’a dit lui-même dans une interview pour TV Cultura, il a été écarté du commandement de l’équipe nationale en raison de son refus de sélectionner les joueurs qui avaient été personnellement indiqués par le président Emílio Garrastazu Médici, pendant la dictature militaire, en particulier l’attaquant Dario Maravilha. Sa punition, aggravée par le fait d’être un militant du parti communiste brésilien, a été le renvoi du commandement de l’équipe nationale quelques mois avant la Coupe du Monde, ce qui a laissé planner des rumeurs sur la crainte de la dictature de voir un communiste revenir du Mexique avec le trophée entre les mains.

Dans une interview pour Roda Viva en 1987, Saldanha a déclaré : « Je considère Médici comme le plus grand assassin de l’histoire du Brésil. Il n’avait jamais vu jouer Dario (Dadá Maravilhas). Il me l’a imposé juste pour montrer qui commande. J’ai refusé une invitation à dîner avec lui à Porto Alegre. Mec, le gars a tué mes amis. J’ai un nom à défendre. Je ne pouvais pas m’associer à un type comme ça« .

Une préparation physique gérée par les militaires

La préparation physique des joueurs Brésiliens pour la Coupe du Monde 1970 au Mexique.
La préparation physique des joueurs Brésiliens pour la Coupe du Monde 1970 au Mexique.

Une semaine après le renvoi de Saldanha, la loterie sportive a été réglementée au Brésil. Grâce aux revenus tirés du jeu de paris sanctionné par le gouvernement militaire et la Caixa Econômica Federal, la Confédération sportive brésilienne (CBD), désormais nommée CBF, alors sous le commandement de João Havelange, a renfloué ses caisses. Les bénéfices de la loterie sont rapidement devenus la principale source de revenus de l’entité, qui a pu investir massivement dans la préparation de l’équipe brésilienne pour la Coupe du Monde.

La condition physique de certains joueurs, tels que Pelé, à l’aube de ses 30 ans, était une source d’inquiétude. En outre, il y avait le facteur de l’altitude au Mexique, pays hôte de la Coupe du Monde. Plus d’un mois avant le match d’ouverture, toute la délégation s’est rendue dans la ville de Guanajuato, près de Guadalajara, où l’équipe allait jouer la phase de groupe, et s’est concentrée à plus de 2 000 mètres d’altitude dans le but d’acclimater l’équipe à l’air raréfié. Les entrainements ont été coordonnés par un comité technique militaire, dirigé par le préparateur Claudio Coutinho, un capitaine de l’armée qui deviendra plus tard l’entraîneur de l’équipe dans les années 1970.

Nommé chef de la délégation, le brigadier retraité Jerônimo Bastos, directeur des sports de la CBD, a nommé à son tour le major Roberto Câmara Lima Ypiranga de Guaranys responsable de la sécurité. Désigné par la Commission Nationale de la Vérité comme l’un des tortionnaires du régime militaire, Guaranys était un homme de confiance du président Médici, à qui il rendait compte directement de la vie quotidienne de l’équipe nationale. Le dictateur aimait le football et, plus encore, il voyait dans la première Coupe du Monde retransmise en direct à la télévision dans le pays l’occasion de faire oublier le durcissement de la répression au début de son gouvernement. En utilisant des campagnes ufanistes, notamment le jingle « Pra frente Brasil », Médici a collé son image à celle de l’équipe nationale en évoquant le patriotisme de l’adhésion à l’équipe nationale. Non satisfait, il a même voulu avoir son mot à dire dans le choix de l’équipe.

Fan du football de Dadá Maravilha, il a publiquement fait pression pour que l’avant-centre soit convoqué pour la Coupe du Monde, un épisode qui a contribué à la chute de João Saldanha. Sous la direction de Zagallo, qui a emmené Dadá en finale, l’équipe a suivi les directives strictes de la préparation physique et est restée invaincue dans le tournoi, en marquant 63 % de ses buts en seconde période. Deux d’entre eux ont été marqués en demi-finale contre l’Uruguay, qui s’est plaint du changement soudain du lieu du match, initialement prévu à Mexico mais déplacé la veille à Guadalajara, à 1 560 mètres d’altitude, où le Brésil avait joué tous ses matchs jusque-là. Leur seul match dans la capitale mexicaine, à 2 250 mètres d’altitude, a été disputé contre l’Italie en finale. Cette victoire 4-1 a offert à l’équipe nationale son troisième titre de championne du monde, qui est rentrée au pays avec le statut, du moins pour le gouvernement, d’ambassadeur informel de la dictature.

Pelé a servi la dictature

Pelé et Emilio Medici
Pelé et Emilio Medici.

Le plus grand sportif brésilien de l’histoire, Pelé, a posé avec le sourire pour des photos avec Médici à Brasilia. « Saluer un président était un geste personnel. Cela ne signifiait pas soutenir la dictature« , a déclaré l’ancien numéro 10, élu meilleur joueur de la Coupe du Monde.

Une fois le Mondial terminé, la relation de Medici avec la Seleção et ses stars s’est poursuivie. Après avoir utilisé la meilleure équipe de l’époque pour se mettre en scène, le dictateur a fait du plus grand joueur de tous les temps sa tête d’affiche.

C’est ainsi qu’en novembre, quatre mois après avoir remporté le tri, Pelé est envoyé en mission officielle par le gouvernement Médicis et s’est retrouvé à la tête d’un comité diplomatique chargé de représenter le gouvernement militaire lors de l’inauguration d’une place à Guadalajara.

Certains pourraient penser que Pelé a été contraint de devenir un représentant du gouvernement, puisque des milliers de personnes qui s’opposaient à la dictature ont été cruellement torturés, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Peu avant le voyage au Mexique, le 21 octobre 1970, le Roi s’est rendu à l’un des sièges de la DOPS (Delegacia de Ordem Política e Social, l’agence responsable des interrogatoires et de la torture) à São Paulo pour déclarer son soutien à Médici et rendre publique sa lutte contre le « communisme » au Brésil.

La preuve que Pelé s'est rendu à la DOPS
La preuve que Pelé s’est rendu à la DOPS

Entre le 2 et le 5 novembre 1970, le plus grand joueur de tous les temps était présent à Guadalajara en tant qu’ambassadeur de la dictature « avec une immense satisfaction« .

Pelé a ainsi écrit dans une lettre à Médici : « Monsieur le Président, veuillez accepter mes sincères remerciements pour avoir choisi cet humble Brésilien pour une si digne mission, et, si j’ai accepté, c’est parce que je me suis senti assez honoré pour représenter votre Excellence et tous mes chers frères brésiliens. »

Dans un documentaire sur l’histoire de Pelé sorti sur Netflix en 2021, dans lequel plusieurs points de la carrière du plus grand joueur de tous les temps sont abordés, notamment la relation amicale avec la dictature, ce dernier s’est justifié : « Si je dis que je ne savais pas [que la torture existait], je mentirais. Mais nous n’étions pas sûrs des choses. Dans le football, cela ne faisait aucune différence« .

Toujours dans le documentaire, la star a affirmé qu’il a toujours ouvert les portes à tous les Gouvernements. Et en effet, Pelé a déjà rencontré plusieurs représentants de l’État. Outre les dictateurs de 1964 à 1985, le Roi a rencontré tous les présidents après la re-démocratisation, à l’exception de Bolsonaro, à qui il a envoyé un maillot dédicacé de Santos.

Pelé tient un maillot qu'il a dédicacé pour le président Bolsonaro
Pelé tient un maillot qu’il a dédicacé pour le président Bolsonaro

Il rejette le stigmate d’avoir été la tête d’affiche du régime, rappelant être apparu en couverture du magazine Placar avec un maillot pour soutenir les élections directes de 1984, lorsque le pays ne vivait plus dans une atmosphère de peur imposée par l’AI-5.

En justifiant ce changement d’attitude, Pelé, qui avait déjà mis fin à sa carrière de joueur, a reconnu qu’il était conscient de l’opportunisme des dictateurs. Cependant, en raison de son statut de star mondiale, il était obligé de jouer le jeu du pouvoir. « Il est difficile d’éviter un président, par exemple, comme [Ernesto] Geisel et Médici. Indirectement, bien sûr, c’était une utilisation [de mon image]. Mais j’en étais conscient. J’ai cédé parce que, dans ma position, il faut faire des concessions. »

La question qui demeure est de savoir si le fait d’entretenir de bonnes relations avec toutes ces autorités est quelque chose d’admirable. Il est impossible de mettre les dictateurs sanguinaires et génocidaires au même niveau que les présidents élus.

Les joueurs étaient-ils conscients d’aider la dictature ?

Carlos Alberto Torres et Emilio Medici qui soulève le trophée Jules Rimet.
Carlos Alberto Torres et Emilio Medici qui soulève le trophée Jules Rimet.

Carlos Alberto Torres était le capitaine de l’équipe et l’auteur du dernier but du Brésil lors de la finale de Coupe du Monde, sur une grosse frappe de l’extérieur du pied qui a éteint les espoirs des Italiens. C’est lui qui a remis le trophée à Medici lors de la traditionnelle réception des champions du monde à Brasilia. Après la réunion et le déjeuner au palais d’Alvorada, où chaque membre de la délégation a reçu un cadeau du gouvernement sous la forme d’un prix déposé sur un compte d’épargne, certains joueurs ont développé une relation intime avec le dictateur, dont le latéral droit qui, a même reçu une carte de Noël de la part du président l’année du triple sacre.

« J’ai servi l’équipe nationale brésilienne« , a déclaré Carlos Alberto dans une interview pour l’émission Roda Viva en 1988, niant toute déférence envers le régime militaire. « À cette époque, j’étais encore très jeune et tout ce qui m’intéressait, c’était le football« . Le joueur avait déjà raccroché les crampons et s’apprêtait à se présenter comme conseiller municipal dans le PDT de Leonel Brizola à Rio de Janeiro. En pleine redémocratisation du pays, il n’a cessé de rejeter que le geste de lever le trophée avec Médici, dont le gouvernement dictatorial serait pointé du doigt comme le bourreau de près d’une centaine d’opposants, puisse représenter une approbation de la persécution, de la torture et de l’autoritarisme.

« Je ne me souciais pas de savoir s’il y avait une dictature ou des militaires qui étaient au pouvoir. On jouait au football, on ne se souciait même pas de ces choses-là« , a déclaré le latéral, décédé en 2016, également connu sous le surnom de Capita. « Notre préoccupation était d’être bien physiquement car, techniquement, nous savions que, tant que nous étions bien préparés à jouer à l’altitude mexicaine, nous gagnerions la Coupe du Monde sans penser à la dictature. Ce qui comptait pour nous, c’était notre carrière, la fierté professionnelle de gagner un Mondial. C’est tout ce qui comptait. »

Dans une chronique publiée en 2014, l’ancien attaquant Tostão argumentait dans le même sens que Carlos Alberto Torres, expliquant que les joueurs de l’équipe nationale n’ont pris conscience des crimes de la dictature qu’après les années de plomb. « Les joueurs ont vécu la Coupe du Monde avec intensité. Tout comme la population, ils ignoraient également les atrocités qui se déroulaient dans le pays« , a-t-il écrit. « Cela s’est révélé au fil du temps. Je me suis informé auprès de mes grands frères, politisés et, comme moi, opposés à la dictature. »

Avant d’embarquer pour le Mexique, Tostão a accordé une interview à l’hebdomadaire O Pasquim, durant laquelle il a critiqué le manque de liberté d’expression dans le pays. La même semaine de la publication, on lui a conseillé de ne plus parler de politique. « Il y avait une paranoïa collective, une peur d’être dénoncé comme subversif et d’être arrêté« .

Pour Ronaldo Helal, sociologue du football et professeur à l’UERJ, le climat de répression dans le pays, ajouté à l’environnement militarisé de l’équipe nationale elle-même, a empêché les joueurs de s’impliquer dans les questions extra-sportives. « Vraiment, certains ont pris conscience de ce que signifiait la dictature bien après cette Coupe. Il n’y avait pas non plus de joueur qui prenait position comme Sócrates ou Reinaldo« , dit Helal.

Le sociologue estime que l’instrumentalisation de la triple victoire par le régime militaire doit être interprétée en fonction du contexte de l’époque, de la promotion du nationalisme à travers le continent et d’un gouvernement en pleine escalade autoritaire. « L’équipe nationale était considérée comme la patrie du ballon rond et il y a eu une utilisation politique de la victoire, mais si l’équipe n’avait pas été championne, le cours du régime et du pays n’aurait guère changé. »

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